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Cinq objectifs pour l'enseignement

des Lettres

en France dans une perspective européenne


La tribune ci-dessous, élaborée par L'APL et l'APFLA-prépa en décembre 2004, puis signée par sept personnalités, chacune éminente en son domaine, a paru dans Le Monde daté du dimanche 4 septembre 2005*.

Roger Balian est physicien, membre de l'Institut.

Lucien Israël est professeur émérite de cancérologie, membre de l'Institut.

Laurent Lafforgue est mathématicien, médaille Fields 2002.

Marc Philonenko est philosophe, membre de l'Institut.

Éric Rohmer est cinéaste.

Jacqueline de Romilly est helléniste et romancière, membre de l'Académie française.

Jean Tulard est historien, membre de l'Institut.

 

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grammaire grecque, 1798


L'enseignement du français et des langues anciennes en France est à la dérive : contrairement à ce qu'on entend dire, ce n'est pas l'époque qui est en cause, ni la société, encore moins les élèves, mais la volonté de toutes sortes de décideurs, y compris de nombreux professeurs, depuis plus de trente ans. On retiendra avec une attention particulière les méfaits de ceux qui se réclament des «sciences de l'éducation», vecteurs de l'idéologie de «l'élève au cœur du système», ainsi que la mainmise sur les programmes exercée par une coterie de spécialistes cooptés et que relaient certains fonctionnaires d'autorité, à tous les niveaux de la hiérarchie : ensemble ils ont favorisé, au détriment de l'intérêt de nos élèves et de leur désir d'apprendre, des méthodes formalistes asséchantes et propres à dénaturer l'enseignement des lettres.

Ces élèves, au lieu de recevoir de l'école la formation solide à laquelle ils ont tous droit, ne serait-ce que pour s'assumer pleinement comme citoyens éclairés et libres, passent en majorité le baccalauréat bien souvent sans maîtriser leur langue maternelle, sans disposer des repères chronologiques et culturels sur lesquels se fonde l'esprit critique.

Ainsi l'école se déconsidère et laisse chez de nombreux élèves le souvenir d'une frustration pour n'avoir pas su les révéler à eux-mêmes, tandis que les décideurs ne cessent d'atermoyer en repoussant de cycle en cycle les exigences normalement requises à un niveau déterminé : on reporte ce qui relevait de l'enseignement primaire au collège et ainsi de suite jusqu'à l'Université, non sans encombrer les esprits de notions prématurément complexes.

Il est grand temps de renouer avec l'ambition, surtout lorsqu'il s'agit d'une discipline aussi fondamentale et dont la dérive coûte et coûtera cher, non seulement à l'institution, mais à notre pays.

De ces constats découlent cinq objectifs :

1. Apprendre à lire, à écrire et à parler correctement : il faut restaurer l'enseignement de la grammaire et de l'orthographe dès le cours préparatoire, et prendre appui sur l'étude, dès la classe de sixième, de la langue latine, qui présente en outre l'avantage de préparer à l'apprentissage de la plupart des langues européennes ; il est urgent à cette fin de revoir les horaires de français à la hausse.

2. Développer systématiquement la mémoire, former à la logique et au raisonnement, par des exercices appropriés quelle que soit l'activité abordée ; pour la logique et le raisonnement, la dissertation constitue un exercice irremplaçable au lycée ; tout cela suppose une éducation à l'effort.

3. Faire découvrir la littérature française dès l'école primaire dans les textes littéraires soigneusement programmés, sans exclure aucune époque du Moyen Age au XXIème siècle : c'est dans et par l'épreuve de la rencontre avec le texte littéraire que se forme la personne ; aussi l'étude d'un texte, orientée vers la construction d'un sens, ne saurait-elle se réduire à des procédures de classement et de description.

4. Situer les œuvres dans leur temps, de l'école primaire à la terminale : sans repères historiques, il est impossible de juger et de comprendre exactement toute production écrite.

5. Diffuser largement les littératures et les civilisations grecques et latines à travers les textes lus dans leurs langues respectives ; en Europe, une école démocratique, c'est-à-dire émancipatrice, se doit de n'en priver a priori aucun futur citoyen ; après l'initiation au latin en sixième, une option «grec» sera offerte en quatrième puis aux lycéens, notamment ceux d'une série L résolument renforcée, le latin y étant rendu obligatoire.

Tout discours sur l'école démocratique n'a de sens que s'il se fonde sur le respect de l'élève, sur la confiance en ses capacités. Sans cette attitude humaniste l'enseignement des lettres aboutirait à un sinistre gâchis. Cinq objectifs lui sont proposés, de quoi créer une dynamique vitale pour notre pays aujourd'hui.

* Le Monde a publié ce texte sous le titre «Enseigner les lettres dans une perspective européenne», ce sans nous avoir consultés.

- Association des Professeurs de Lettres :
http://www.aplettres.org/

 

Roger Balian est physicien, membre de l'Institut (académie des sciences).

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Lucien Israël est professeur émérite de cancérologie, membre de l'Institut.

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Laurent Lafforgue est mathématicien, médaille Fields 2002.

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Marc Philonenko est philosophe, membre de l'Institut.

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Éric Rohmer est cinéaste.




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Jacqueline de Romilly est helléniste et romancière, membre de l'Académie française.





Jean Tulard est historien, membre de l'Institut.tulard1