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le monde d'Aldous Huxley est déjà là...


Peut-on encore "Sauver les Lettres" ?


Malheureusement, le cri d'alarme lancé par la Présidente du CNGA dans son éditorial de rentrée intitulé "La seconde mort du français" n'était pas cri isolé. En septembre 2001 également, les éditions Textuel, dans leur collection "Conversation pour demain", ont publié un entretien de Philippe Petit, le directeur de la collection, avec des professeurs membres du collectif "Sauver les Lettres". L'ouvrage s'intitule également Sauver les Lettres, il est sous titré "Des professeurs accusent".

Car il y a péril, et beaucoup d'entre nous s'en doutent depuis longtemps : ceux qui s'inquiètent, par exemple, de la place de plus en plus importante qu'occupent dans les manuels de français et dans les sujets d'examens articles de journaux, témoignages, autant de "documents" qui ne sont littéraires ni par le fond, ni par le forme ; ceux qui s'étonnent de l'obligation faite aux professeurs de Lettres d'analyser des images, des films, comme si la littérature ne pouvait constituer à elle seule un objet d'étude suffisant ; ceux que continue de laisser perplexes le premier sujet du baccalauréat de français, notoirement présenté, quand il fut introduit, comme destiné aux élèves non littéraires et censé les intéresser davantage, par les problèmesbalzac3sm "sociétaux" qu'il posait, que le récit des premiers pas d'un héros balzacien dans le Paris, bien trop éloigné d'eux, de la première moitié du XIXe siècle �

Et que dire de la nouvelle épreuve de français du baccalauréat dont les "annales zéro" nous sont parvenues alors que le premier trimestre de cette année scolaire était bien entamé ? Le genre romanesque y semble peu en faveur ; en revanche, le "biographique" continue d�être à la mode, ainsi que les notions de "convaincre, persuader, délibérer", associées de manière récurrente aux "objets d'étude" que sont "poésie" et "théâtre". Est-on en droit de se demander pourquoi deux aspects de la littérature, l'écriture de soi, confidence, lyrisme, ou l'exercice rhétorique de la persuasion  semblent devenus des objets d'enseignement privilégiés ? Est-ce mauvaise foi que de soupçonner, à l'heure où "c'est mon choix" et "débat citoyen" sont de rigueur, une instrumentalisation de l'enseignement de la littérature ? Il est vrai que l'Avertissement placé en tête des "annales zéro" précise que "les sujets proposés (�) ne constituent pas une liste fermée de ( �) possibilités", mais �

 

Dans leur premier chapitre, "La prise du pouvoir des ultraréformistes et des ultrapédagogistes", les auteurs de Sauver les Lettres expliquent comment, par un mélange de générosité naïve, de culte de l'immédiat et de la facilité, voire de haine à l'égard d'une discipline considérée comme apanage de privilégiés, on a presque réduit à néant l'enseignement des Lettres, devenu apprentissage d'un "savoir communiquer". La démonstration paraît, hélas, difficilement réfutable aux professeurs de Lettres qui ont vu passer quelques réformes et ont lu leurs documents d'accompagnement. Mais le pire est sans doute à venir : on a, en effet, tout lieu de craindre que la seule mission désormais assignée à l'enseignement de la littérature soit de contribuer à cette formation du "citoyen" qui semble aujourd'hui la première tâche de l'Ecole.

En page 75, l'ouvrage cite un passage du dernier rapport du jury de CAPES , lequel félicite une candidate d'avoir, en expliquant La Cigale et la Fourmi, "privilégié la dimension axiologique (�) pour construire son étude à partir d'une triple dimension de la citoyenneté" � La même fable, associée à deux autres, de Anouilh et de Svevo, est du reste proposée par les "annales zéro" des séries technologiques (p.17-18) dans un "corpus" destiné à faire étudier par le candidat "convaincre, persuader et délibérer". L'anecdote peut ici résumer ce qu'argumente, de façon malheureusement convaincante, Sauver les Lettres : le rôle du professeur de Lettres risque fort, si nous ne réagissons pas de toute urgence, de devenirmeilleurdesmondes contribution à la fabrication de citoyens ressemblant à ceux du Meilleur des Mondes imaginé par Huxley, dociles consommateurs dans une société sans violence, parce que sans contestation ni esprit critique.

Sauver les Lettres s'adresse donc à tous les professeurs de Lettres que préoccupe l'avenir de leur discipline, mais aussi à leurs collègues, car, outre la littérature, c'est la Philosophie, c'est l'Histoire qui sont menacées d'être mises au service d'une idéologie dominante. De plus, comme l'ouvrage envisage, comme il se doit, l'enseignement des Lettres en relation avec le public scolaire, avec le fonctionnement de l'école et ses rapports avec la société, sa lecture intéressera non seulement tous les professeurs, quelle que soit la discipline qu'ils enseignent, mais aussi les parents, et plus largement tous ceux qui se soucient de la formation des enfants et des adolescents, c'est-à-dire de la France de demain .

D'autant qu'en une remarquable postface, Danielle Sallenave, rassemblant les éléments exposés par Sauver les Lettres, met magistralement en lumière comment l'Ecole de ces deux ou trois dernières décennies a préparé, accompagné, justifié la société que nous construit, avec la complicité plus ou moins consciente des politiques et le soutien actif des médias, la "barbarie douce" du nouvel ordre économique mondial .

Elisabeth Seillier Hosotte

source de ce texte : cnga

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Éditions Textuel, 2001
Collection "Conversations pour demain", N°20.

Sauver les lettres
Des professeurs accusent

Sauver les lettres, le collectif
Entretien avec Philippe Petit
Postface de Danièle Sallenave

Genre : Education
144 pages, 95 F/14, 48 euros
Broché, format : 113 x 210 mm
ISBN : 2-84597-029-3

 

Présentation de l'éditeur
Face à la montée de l'illettrisme et au dénigrement de l'enseignement des lettres dans le secondaire, la parole est donnée aux enseignants de terrain. Dans cet entretien, à partir de leur expérience quotidienne, des professeurs du secondaire veulent montrer précisément à tous en quoi les querelles sur les méthodes d'enseignement et les contenus des programmes de français recèlent des enjeux fodamentaux, philosophiques et politiques.

Quatrième de couverture
Confronté à la montée de l'illettrisme, dévoyé en «discipline carrefour» par les dernières réformes, l'enseignement des lettres dans le secondaire est à la croisée des chemins. Trente ans de réformes ont fait qu'une dictée du nouveau brevet des collèges 2000 ne compte plus que 60 mots et qu'il s'en est fallu de peu que la dissertation ne soit remplacée par une rédaction au baccalauréat.

Dans cet entretien, à partir de leur expérience quotidienne, des professeurs du secondaire veulent montrer précisément à tous en quoi tes querelles sur les méthodes d'enseignement et les contenus des programmes de français recèlent des enjeux fondamentaux, philosophiques et politiques.