07 novembre 2006
SOS Education en croisade pour le retour à l'école d'antan (Véronique Soulé)

L'association ultraconservatrice
s'empare du débat sur les méthodes de lecture.
SOS Education en croisade pour le retour
à l'école d'antan
Véronique SOULE
«Un inspecteur insulte son ministre et il ne risque rien, pas même un blâme. Roland Goigoux, lui, continue de former des enseignants. La preuve que l'Education nationale ne contrôle plus rien.» Vincent Laarman, porte-parole de SOS Education, est furieux. Gilles de Robien a fait un geste d'apaisement envers Pierre Frackowiak, l'inspecteur hostile à la méthode du B.A.BA pour apprendre la lecture, prônée par le ministre. Le chercheur Roland Goigoux, mis sur la touche pour les mêmes raisons, est de nouveau invité à des séminaires de formation. «Or, ce sont les Français qui, avec leurs impôts, sont leurs employeurs», tempête Vincent Laarman.
«Lupanar». Dans les spacieux locaux neufs du XIIIe arrondissement de Paris, les huit permanents de SOS Education trient les courriels, rangent les lettres reçues de toute la France, en préparent d'autres à envoyer. L'association, adepte du B.A.BA, a lancé une campagne pour contrôler si les nouveaux textes, mettant l'accent sur le déchiffrage, sont respectés. «Nous avons reçu près de 5 000 mails de parents inquiets devant la méthode de lecture de leur enfant, nos deux lignes n'ont cessé de sonner pendant dix jours», assure Vincent Laarman. Il nie que l'association ait recours à la délation, ce dont l'accusent les syndicats d'enseignants et de parents d'élèves. Pourtant l'encart, paru dans des éditions locales de Sud Ouest, de la Montagne et de la Dépêche du Midi, y ressemble fort : «Si votre enfant est en CP, il a plus de neuf chances sur dix d'être en train d'apprendre à lire avec la méthode semi-globale. Pour réagir, vérifiez le nom du manuel de votre enfant et appelez vite SOS Education.» «Nous voulions contribuer à informer le ministre», se défend Vincent Laarman, 30 ans et père de quatre enfants, dont l'un aurait eu des difficultés liées à la méthode globale. «Heureusement, il a pu changer d'école et de méthode, tout va bien maintenant.»
Créée en novembre 2001, SOS Education fait partie des groupes de pression apparus ces dernières années dénonçant l'effondrement du système scolaire et prônant le retour aux vieilles recettes. Ses chevaux de bataille favoris : la baisse de niveau, l'omnipotence des syndicats et des «pédagogistes», la dépravation morale. En 2005, l'association s'est insurgée contre un sujet du bac sur l'IVG. Cette année, elle a soutenu le député (UMP) Eric Raoult dénonçant les tenues indécentes des élèves. «L'école risque de devenir un lupanar géant», avertit la secrétaire générale, Isabelle Hannart, soeur de Laarman. «C'est catastrophique dans toutes les matières, français, maths, histoire... En biologie, les enfants font de la génétique mais ils ne reconnaissent plus les fleurs», affirme le porte-parole. Diplômé de Sup de Co Paris où il avait rejoint le groupe des étudiants chrétiens, il était, dit-il, très faible en histoire. Jusqu'à ce qu'il découvre d'anciens manuels avec des chronologies : «On manque désormais de culture de base.»
Mailings. Campagnes contre des ouvrages, pétitions, référendums avec en bas un appel au don... Peu présent dans les écoles, SOS Education agit essentiellement par mailings. Comme la loi l'autorise, elle a acheté des fichiers, notamment sur le site «personnes-aisées». «Nous avons besoin d'adresses de femmes de 60 ans et plus, grands-mères, ayant au moins deux petits-enfants toujours scolarisés et donatrices à une cause enfant», y écrit Vincent Laarman. L'association, qui revendique 64 000 adhérents, affirme être financée par les cotisations (15 à 20 euros en moyenne) et les donations. Elle refuse de dévoiler son budget «tant que la presse ne publiera pas celui des syndicats subventionnés par l'Etat».
Dans le concert des «déclinistes», SOS Education est à part. Elle ne compte pas de personnalités dans ses rangs et cherche désespérément des alliés. «On adore ce que dit Laurent Lafforgue [mathématicien qui dénonce aussi le niveau actuel, ndlr] mais il ne nous a pas rejoints», regrette Vincent Laarman. Le 24 octobre, Sauver les lettres, Sauver les maths et Reconstruire l'école ont publié une lettre au vitriol, qualifiant SOS Education de «groupuscule malfaisant». Car, au-delà de constats communs, leurs buts divergent radicalement. Dans la tradition laïque et républicaine, les trois associations réclament une école plus performante. SOS Education vise son affaiblissement, voire sa disparition. Le 17 septembre 2005, devant le Cercle Frédéric-Bastiat qui se veut un haut lieu de la pensée, Vincent Laarman annonçait la couleur : il n'y a d'espoir que «si l'Education nationale se trouve menacée dans sa survie par la concurrence d'un grand secteur éducatif libre». Et de citer les Etats-Unis en exemple.
«Rôle positif». Anti-Etat et anti-service public,
ultraconservateur sur le plan des valeurs, SOS Education fait
partie d'une mouvance autour de Liberté chérie, une association qui
juge les Français
«oppressés par un Etat surdimensionné et une réglementation
excessive». Elle s'était fait connaître en appelant à une
manifestation contre le mouvement sur la réforme des retraites qui
avait rassemblé, le 15 juin 2003, 40 000 personnes à Paris. Parmi
ses partenaires, Liberté Chérie cite aussi les Cercles libéraux,
Sauvegarde Retraite et Contribuables associés dont François
Laarman, l'oncle de Vincent, fut un animateur. Il est aujourd'hui
secrétaire général de Nos petits frères et soeurs, une ONG
catholique américaine recueillant des orphelins d'Amérique
latine.
Les politiques ne s'affichent guère avec une association dont
l'idéologie, à la droite de la droite, renvoie aux néoconservateurs
américains. SOS Education a toutefois réussi à être reçu deux fois
au ministère de l'Education, par un conseiller. Sur des actions
ponctuelles, des députés l'appuient Alain Gest (Somme) et trois
autres UMP des Alpes-Maritimes, Jérôme Rivière, Michèle Tabarot et
Lionnel Luca, ardent défenseur de la loi sur
«le rôle positif» de la colonisation. L'association se réfère
volontiers au philosophe Philippe Nemo, que Vincent Laarman a eu
comme prof à Sup de Co.
«Paris étant occupé par les socialistes de droite et de gauche,
la liberté viendra de la société civile et de la
province», prédisait ce dernier devant le cercle Bastiat.
Véronique Soulé
Libération : lundi 6 novembre 2006
19 mai 2006
La fin de l'école républicaine ? (Philippe Mallard)

Philippe Mallard, professeur d'Histoire
La fin de l'école républicaine ?
Philippe MALLARD
Une analyse de Philippe Mallard (2001), professeur d'Histoire à Bergerac (Dordogne), sur le site du Comité laïcité-République de la Vallée de la Dordogne. Excellent "démontage" de la connivence entre les théories pédagogiques et les objectifs patronaux et "européens" de marchandisation des services publics scolaires, d'adaptabilité des individus aux stratégies économiques néo-libérales.

Bille en tête, peinture de Grégoire Debailly (source)
Extrait :
La fin des savoirs
L’Ecole n’a plus à transmettre des contenus, des savoirs - seuls garants d’émancipation - mais des compétences utilitaristes. Les réformes engagées en Europe (France, Belgique…) vont dans le même sens d’une atomisation de l’enseignement, avec un abandon de savoirs de haut-niveau au profit de multiples compétences garantissant “l’adaptabilité”, la “flexibilité” du futur employé.
C’est ainsi que le ministre Claude Allègre, comme ses confrères et consoeurs européens, déclarent les programmes “surchargés” de connaissances, qu’on évoque l’empilement des savoirs signe d’un archaïsme de l’institution. On assiste alors à la collusion de deux mondes qui vont se rapprocher pour l’occasion : l’idéologie néo-libérale et certaines doctrines pédagogiques “de gauche”. Ces doctrines font - consciemment ou non - le jeu des partisans de la libéralisation du Service Public d’Education.
La récupération du discours pédagogique anti-élitiste (l’élève au centre du système, diminution d’horaires disciplinaires au profit d’activités pluridisciplinaires à l’évaluation hasardeuse - TPE, ECJS), et son
détournement permet de mettre de côté la mission d’instruction et, cela, au nom d’une certaine “conception de l’éducabilité” : on met en avant les compétences (savoir-faire) et la “citoyenneté” (savoir-être) seules garants de “l’employabilité”. C’est donc bien au nom de la volonté patronale (camouflée derrière l’idée de pratiques pédagogiques recentrées sur l’élève afin de lutter contre “l’échec scolaire”) que les objectifs cognitifs sont relégués à l’arrière-plan. Ainsi les enseignants sont invités à inculquer les compétences réclamées par les entreprises : moins de connaissances générales, de culture et plus de compétences “adaptatives”.
Le contenu des matières est donc perçu comme secondaire par rapport aux compétences “transversales”. Et c’est ainsi que l’ECJS ou les TPE supplantent les contenus disciplinaires. Ces heures précieuses dévolues à l’acquisition de compétences transversales flexibles et rapidement exploitables sont prises sur des enseignements “inutiles” car non productifs : Histoire-Géographie, Science et Vie de la Terre, Philosophie, …
L’éducation du futur travailleur par le “ savoir-être ”
Le second rôle que l’entreprise attribue à l’Ecole, c’est l’acquisition de comportements sociaux “conformes”. Ces “compétences sociales” (ou “savoir-être” dans le langage pédagogique) doivent permettre de socialiser le futur travailleur. Les “capacités citoyennes” (dialogue, gestion des conflits, communication, flexibilité, sens social, disponibilité...) doivent ainsi assurer l’employabilité de l’élève... et sa soumission.
Le philosophe J.-P. Le Goff, dans son ouvrage La Barbarie Douce a bien montré comment les
méthodes de management des entreprises privées étaient reprises par les politiques éducatives.
C’est ainsi que le ministre de l'Éducation nationale et celui de l’Emploi ont mis au point une méthode de “gestion prévisionnelle des compétences”. Par ex. en ce qui concerne l’emploi de magasinier, toute une série de compétences permettent de cibler l’activité. À la rubrique “manière d’être” dans la partie “Réception/Stockage”, les compétences attendues sont :
- être patient pour tolérer l’aspect routinier des manipulations et l’attitude des clients.
- être minutieux pour éviter la casse…
L’activité est atomisée en plusieurs dizaines de compétences et devient ainsi une “machinerie fonctionnelle”. Ces théories de management libérales propres aux entreprises privées sont réinvesties dans le champ éducatif facilitant ainsi l’adéquation école/entreprise.
Par exemple, en Cycle I de l’Ecole primaire le livret d’évaluation ne comprend pas moins de 89 compétences. Ces grilles produites par des spécialistes des Sciences de l’Education sont surtout des compétences opérationnelles. Toutes ces compétences doivent être utiles, efficaces. L’enseignement devient ainsi mécanique, la finalité de l’Ecole devient adaptative.
Philippe MALLARD
professeur d'Histoire
Les horreurs de la pédagogie : savoir-être et machinerie fonctionnelle
* site personnel de Philippe et Nathalie Mallard : Thucydide
17 mai 2006
Royaume d'Ubu : Jean-Paul Brighelli viré puis réintégré... en 48 h
Royaume d'Ubu :
Jean-Paul Brighelli viré, puis réintégré
en 48 heures...!
Je n'ai même pas eu le temps
de lui adresser un message de soutien... Jean-Paul Brighelli a été
"débarqué", le 10 mai, du jury de Capes de Lettres par le président de
celui-ci : Alain Pagès. Le 12 mai, l'Inspection générale lui expliquait qu'il s'agisssait d'un malentendu : il était réintégré. Et ce M. Pagès, thuriféraire du
pégagogisme dévastateur, sera-t-il blâmé pour ses tendances
inquisitoriales ? Ne pourrait-on désigner un réel défenseur de la
littérature à la présidence du jury de Capes de Lettres ...? (Michel
Renard, 12 mai)
Alain Pagès
sur le blog de Jean-Paul Brighelli
10 mai 2006
Règlements de comptes
Je viens, aujourd'hui 10 mai, de me faire débarquer du CAPES de Lettres Modernes - pour délit d'opinion.
Le président du jury, Alain Pagès, flanqué du vice-président,
l'Inspecteur Général Jean Jordy, m'a interrompu au milieu du classement
des copies que nous venions de ramener à Tours, centre de concours. Il
y avait apparemment urgence... Il m'a expliqué que depuis septembre
dernier, juste après la parution de la Fabrique du crétin, plusieurs
membres du jury, particulièrement ceux de l'épreuve de didactique (dite
pudiquement "épreuve sur dossier") avaient exprimé leur difficulté à
siéger désormais dans un concours qui m'hébergeait. Une pétition a
commencé à circuler entre ces honorables enseignants, pour la plupart
IPR ou chargés de cours en IUFM. Le mouvement s'est accentué après la
parution de À bonne école, où j'ai le malheur d'interroger le
bien-fondé de la part de plus en plus grande de la didactique dans les
concours de recrutement - cette avancée sournoise de la pensée unique
pédagogiste. Désormais, m'a-t-on expliqué, je ne pouvais plus être
présent à l'oral - ni à l'écrit, alors même qu'après enquête (!), je
donnais toute satisfaction à ce niveau, cette année comme l'année
dernière.
Mon cas personnel est peu de chose. Mais il faut être
attentif à un point : je suis viré pour délit d'opinion - et c'est
tout. Cette fois, c'est moi. La prochaine fois, tel autre membre qui
aura eu la naïveté de mettre en avant les savoirs fondamentaux dans la
matière que l'on est censé enseigner, et non l'art délicat de
l'enseigner conformément à la Vulgate des IUFM, fera les frais de la
hargne de ses colistiers. Quand les universitaires ou les profs de
prépas seront priés de rester eux-aussi au vestiaire, le ménage sera
fait. Et les néo-certifiés seront calibrés au plus juste des ambitions
de la sacro-sainte pédagogie...
Bonne chance à tous les résistants du moment. Je ne perds pas courage. Ce n'est qu'un début...
Jean-Paul Brighelli
12 mai 2006
Chers
tous, l'Inspection générale vient de me téléphoner — longuement. "Tout
cela n'était qu'un malentendu, apaisons les esprits." Le président du
jury a suivi, par mail : réintégration immédiate.
Ceux qui voulaient ma peau et avaient pétitionné pour mon éviction doivent manger leur chapeau.
C'était une manière de me tester, et surtout de tester mes amis, la presse, et sans doute le ministre, dont les services ont réagi avec une célérité inattendue, en disant le droit — sans commentaires.
Mille mercis à toutes celles et tous ceux qui m'ont soutenu, sur ce blog et ailleurs. Et nous le savons désormais, si nous l'avions oublié : en cas d'attaque, seule une riposte massive peut décourager l'agresseur. Hasta la victoria siempre !
Jean-Paul Brighelli
- La fabrique du crétin. La mort programmée de l'école, Jean-Paul Brighelli, éd. Jean-Claude Gawsewitch, 2005.
- À bonne école, Jean-Paul Brighelli, éd. Jean-Claude Gawsewitch, 2006.
- forum de débat sur la Fabrique du crétin : e-litterature.net







