samedi 6 décembre 2008

après Ronsard, Mme de La Fayette

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Dehors, la culture générale !

Pierre ASSOULINE


Finalement, nous y voilà. Que ceux qui nous reprochaient d’accorder trop d’importance à la sarkozienne détestation pour la Princesse de Clèves le reconnaissent : il y avait bien une intention cachée sous la robe de Mme de La Fayette. Ça a mis le temps mais c’est là et ça éclate même en lettres de néon dans Le Figaro de ce matin par la voix d’André Santini, secrétaire d’État à la Fonction publique : la culture générale va être chassée des concours administratifs. Dès l’année à venir, les épreuves seront mieux adaptées aux compétences requises par les candidats. Se basant sur le rapport de deux inspecteurs, l’accès aux concours va donc être réformé. Il s’y dit notamment que cette réforme doit permettre aux classes populaires et notamment aux enfants d’immigrés, d’être en mesure de postuler. Au nom de la diversité et de l’égalité des chances.

“Nous avons atteint les limites d’un élitisme stérile”. Le message d’André Santini est clair : moins de connaissances, plus de compétences. Il a également révélé un scoop : outre le traumatisme personnel de l’élève Sarkozy avec la Clèves, la secrétaire du président de la République, fonctionnaire de catégorie C (la moins qualifiée) a raté un concours interne parce qu’elle ignorait qui était la princesse… “Discrimination invisible !”s’enflamme M. Santini. Lui parle-t-on d’une baisse de niveau redoutée, il répond “Efficacité!”. Lui est-il jamais venu à l’idée que l’on pouvait aussi, éventuellement, tirer les gens vers le haut, puisque vers le bas la télévision s’en charge déjà ? Consternant.

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Répétons-le une fois de plus : ceux qui soutiennent la culture générale dans ce type de concours ne le font dans l’idée de coller un futur pompier sur la bataille de Lépante ou une future iconographe de la Mairie de Paris sur une question de droit public. Il ne s’agit pas de refaire “Questions pour un champion” mais de posséder un niveau de langue minimum appuyé sur des connaissances. Le but n’est pas de coller le candidat sur les véritables intentions du duc de Nemours telles qu’elles apparaissent à travers sa déconstruction lexicale, mais de faire lire La Princesse de Clèves pour enrichir notre langue à tous dans les rapports quotidiens entre administrés. Il est d’autant plus curieux d’avoir à rappeler tout ceci que, ceux qui jettent la culture générale aux orties reconnaissent eux-mêmes que les candidats à des postes de secrétaires administratifs ou d’agent d’accueil du Sénat sont surdiplômés en raison de la crise de l’emploi !

Est-il normal que tant de gens (chauffeurs de taxi, gardiens de la paix, fonctionnaires de la Ratp ,etc) soient handicapés lorsqu’ils cherchent une rue sur un plan parce ce qu’ils n’ont aucune idée de la manière dont s’écrit un nom historique pour n’en avoir jamais entendu parler ? Récemment encore, j’ai porté plainte au commissariat pour vol. La jeune policière qui a pris ma déposition, avec une certaine difficulté, m’a tendu ma déposition à signer ; je l’ai lue et j’ai refusé tant c’était de la bouillie à tous égards. Je lui ai proposé gentiment de la réécrire, ce qu’elle a accepté avec enthousiasme. On en est là. Et c’est le moment qu’on choisit pour abaisser un peu plus le niveau au motif démagogique de la prétendue “égalité des chances” ? Comme si c’est là que ça se passe et non bien en amont, à l’école et à la maison !

   On croit savoir que le service de découpage de l’Élysée, de concert avec son service de traduction, devrait bientôt déposer sur le bureau du président de la République un texte de nature à bouleverser sa stratégie en matière de politique sociale (mais ça, contrairement à la réforme annoncée, hélas, c’est du troisième degré, attention…). Cet article du New York Times lui avait en effet échappé car, s’il est de notoriété publique que le chef de l’État épluche systématiquement ce qui s’y publie à la rubrique littéraire, il fait l’impasse sur sa rubrique «Santé» dans lequel il est paru récemment. Il fait état de la nécessité pour un certain nombre de métiers, notamment les médecins, d’inclure la littérature dans leurs études. Un rapport montre en effet que l’exposition d’internes normalement constitués au rayonnement de grands textes de prose peut à terme modifier leur analyse clinique ; il préconise de leur faire écrire des nouvelles, de brefs essais et de la poésie. Les théoriciens de cette pratique l’appellent narrative medicine. Anton Tchekhov poussa si loin cette logique qu’il abandonna la médecine pour la littérature.

Sans aller jusqu’à cette extrémité, ils estiment que le training littéraire des étudiants en médecine, tels qu’ils ont pu l’analyser ces quinze dernières années dans différentes facultés, développe par la suite l’instinct compassionnel des médecins ; leur savoir-faire y gagne en empathie, notamment pendant les opérations chirurgicales ; ils sont plus enclins à partager, et donc à comprendre, le point de vue et les angoisses de leur patient. Ils se mettent plus naturellement à la place de l’Autre. La lecture d’œuvres de Tolstoï et de Virginia Woolf en particulier, et les discussions de groupe autour des enseignements à tirer de leurs œuvres, sont particulièrement profitables, notamment durant l’internat. Tant et si bien que le Saint Barnabas Medical Center de Livingston, dans le New Jersey, a rendu cette pratique obligatoire ; les étudiants en chirurgie de l’université Vanderbilt et les futurs gynécologues qui étudient à Columbia doivent également passer par les classiques de la littérature.

Il s’agit de sauver des vies. Dans l’administration en France, en apprenant à mieux se parler et à mieux se comprendre au quotidien grâce aux quelques diamants que recèle notre culture, il s’agit aussi de sauver la langue française. Ce n’est pas moins noble.

Pierre Assouline, blog, 2 décembre 2008

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"carte du Tendre", XVIIe siècle


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Posté par michelrenard à 09:28 - - Commentaires [0] - Permalien [#]