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Jacques Julliard



École : cessons de nous taire !

Jacques JULLIARD



Il est étonnant que le palmarès des collèges et lycées les plus violents, publié la semanine dernière par Le Point, ait été vécu par les intéressés comme une mise au pilori. Quiconque a fréquenté une salle des professeurs sait que chacun met un point d'honneur à se déclarer personnellement à l'abri des chahuts, "incivilités" et violences qui émaillent désormais la vie des établissements. Il en est de même dans lesviolences_banlieue communes, quartiers, immeubles où survient un incident grave, crime, agression, viol, racket, séquestration, etc. : il s'agit chaque fois, au dire des responsables, d'un fait "exceptionnel", dans un lieu "sans histoires".

Au-delà de la mauvaise publicité, de la mauvaise réputation engendrée par l'événement, il n'est jamais agréable de se reconnaître impuissant face aux attaques dont on est l'objet. À plus forte raison chez "l'enseignant" à qui l'État, la société, l'inspection générale ne se lassent pas de répéter qu'il est aussi un "éducateur" et qu'il sera jugé sur son "autorité". Au passage, on se demande bien d'où il pourrait tirer cette dernière, dès lors qu'il est désormais censé partager le savoir avec ses élèves, qu'il ne dispose d'aucun moyen de sanction et qu'un mot vif, une punition symbolique, voire une baffe échappée à un moment d'exaspération sont considérés par les parents, leurs avocats, la société tout entière comme une nouvelle affaire Dreyfus.

Il existe désormais, à l'américaine, une bigoterie à l'égard de l'enfance qui témoigne moins du respect que l'on porte à celle-ci que d'une dilatation sans cesse croissante de l'ego de l'adulte plaignant. Conséquence : il faut se taire ! Il ne faut surtout pas dire ce qui se passe à l'intérieur !

C'est fou, le nombre de choses qu'il convient de cacher dans nos sociétés de transparence : les origines géographiques, ethniques, religieuses des citoyens et bientôt, paraît-il, l'identité des demandeurs d'emploi. Il ne sera un jour plus permis de demander à quelqu'un la mention de son sexe, sans passer pour pratiquer la discrimination. Qui ne voit que le pieux voile d'ignorance que l'on voudrait jeter sur toute relation sociale va à l'encontre du but que l'on se propose ? Lutter contre la discrimination, ce n'est pas nier qu'il puisse y avoir des Noirs, des Arabes, des femmes même, c'est imposer au contraire le droit à être noir, arabe ou femme. Au nom des droits de l'homme, on est en train de fabriquer une société orwellienne, cambodgienne, où il n'y aura plus d'individus, seulement des membres anonymes de l'espèce. Beau résultat !

C'est pourquoi, dans le cas de l'école, la violence ne doit pas être cachée ni sous-estimée, elle doit être dossier_violence_scolairedénoncée publiquement comme une défaite de la pensée. L'école n'a pas seulement pour but d'élever le niveau de connaissances de la jeunesse ; le but de toute culture est de maîtriser la violence primaire qui sourd de la société. Quand les maîtres ont peur de leurs élèves, c'est le début de la tyrannie, dit en substance Platon. Longtemps, c'est à la religion que la société délégua le soin de lutter contre cette violence endémique ; aujourd'hui, c'est à l'école qu'est dévolu ce rôle ; c'est pourquoi la pire violence sociale, c'est la violence scolaire. Celui qui la subit de doit pas être tenu pour coupable mais pour victime ; il n'a pas à se cacher mais à demander des comptes.

Reste la grande question que je n'ai plus la place de traiter mais sur laquelle je reviendrai : d'où vient ce surcroît de violence ? La société ? Cela ne veut rien dire. L'échec scolaire ? Il a toujours existé. La panne de l'ascenceur social ? Mais l'école n'a jamais été un ascenceur social ! L'ennui ? Pas d'hypocrisie, il est constitutif de tout apprentissage ! La misère ? Ne me dites pas qu'elle est en augmentation ici et relisez le Jean Coste de Péguy.

Alors ? En vérité, il n'y a à mes yeux qu'une explication à ce mal qui est en train de détruire l'institution scolaire : l'atomisation sociale, le repli communautaire qui transforme la vie des collèges en une guerre de tribus. C'est plus grave que la guerre des boutons. Et cela va durer. Aussi longtemps que les diverses tribus qui composent la France n'admettront pas qu'elles forment une seule nation.

Jacques Julliard
Le Nouvel Observateur, 7-13 septembre 2006



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