17 mai 2006
Le métier de maître d'école (Bernard Appy)
Le métier de maître d'école
Bernard APPY
en rupture complète avec les idées pédagogistes
qui dominent depuis une trentaine d'années
Ayant réussi le concours d'entrée à l'École normale d'Aix-en-Provence en 1977, j'en suis sorti deux ans après, 7e sur les 116 que nous étions dans la promotion 1979. J'avais été particulièrement réceptif à tout ce qu'on nous avait dit au cours de ces deux années de formation et je comptais bien mettre en pratique toutes les merveilles pédagogiques dont on nous avait tant vanté les mérites. Pour me récompenser de mon bon rang de sortie, j'eus un poste à l'année à Rognes, un petit village du nord des Bouches-du-Rhône. Un CE2/CM1 avec 28 élèves qui m'ont adoré... mais qui n'ont pas appris grand chose cette année-là. A
la rentrée suivante, l'état de grâce se termina et je dus entamer mon “purgatoire” en tant que remplaçant, Brigade départementale puis ZIL.
Comme je voulais à nouveau prendre une classe en charge, je demandais très vite un poste à l'école du Parc Bellevue à Marseille (3e arrondissement). J'obtins sans aucune difficulté un CM1 malgré mon barème dérisoire. Construite au milieu d'une cité à la réputation fâcheuse, l'école fut en ZEP dès la mise en place de ces zones au début des années 80. Elle était surplombée par les bâtiments décrépis de la cité, adossée aux locaux de la BAC Nord, et construite sur l'emplacement d'un supermarché contraint de fermer à cause du
vandalisme (l'école Sodim !). Pour finir, elle était, dans tout Marseille, l'école qui accueillait le plus d'enfants étrangers. De fait, pendant les douze années que j'y suis resté, je n'ai eu que des élèves dont les familles étaient pour la plupart originaires d'Algérie, de Tunisie et du Maroc, et pour le reste des Comores. Leur âge allait de 9 ans (ce qui est normal) jusqu'à 15 ans (ce qui l'était déjà beaucoup moins), du moins jusqu'au jour où on nous a dit que la mesure de l'échec scolaire dépendait du taux de redoublement. Cela avait comme corollaire que les bonnes écoles avaient très peu d'élèves en retard. Nous décidâmes alors de devenir une bonne école en faisant passer tous ceux qui n'avaient toujours pas le niveau...
Face à un tel auditoire, les grandes idées pédagogiques dont on m'avait abreuvé à l'École normale ont vite pris l'eau. J'ai dû, année après année, mettre au point une façon d'enseigner qui gagne en efficacité. Une grande rigueur, le sens de l'effort, l'ordre dans la classe, le soin mis à la présentation de ses travaux, le respect dû aux adultes en général et au maître en particulier, la politesse envers tous, le respect de soi-même et de ses affaires, l'honnêteté et la franchise sont devenus au fil du temps des règles intangibles
mises en application dans ma classe. Cette façon de travailler se retrouve en rupture complète avec les idées pédagogistes qui prévalent depuis une trentaine d'années. D'ailleurs les nouveaux pédagogues la qualifient de “travail à l'ancienne” ou de “pédagogie frontale” pour bien marquer leur mépris. Les thuriféraires de ces nouvelles pédagogies s'inspirent directement de façons d'enseigner venues d'outre-Atlantique, les “chercheurs” en sciences de l'éducation se contentant de traduire les textes fondateurs américains. Le malheur est que l'aveuglement idéologique ou la malhonnêteté intellectuelle de ces “chercheurs” les empêchent de dire que ces pédagogies délirantes ont lamentablement échoué aux États-Unis, au point que des milliers de familles préfèrent retirer les enfants des écoles publiques pour leur dispenser un enseignement à la maison !
Le plus incroyable, c'est que les discours effarants qu'on a commencé à entendre dans les années 80-90 n'ont fait bondir personne. On a répercuté sur les instituteurs de base le jargon pseudo-scientifique tenu par des incompétents qui masquaient ainsi la vacuité de leur pensée et l'étendue de leur inaptitude à faire ce métier sérieusement. Est-ce le hasard si ces nouvelles pédagogies ont d'abord enthousiasmé les plus fumistes d'entre nous ? Du jour au lendemain, j'ai vu des instituteurs notoirement incapables se transformer en maîtres formateurs claironnant des discours sur les bienfaits de la pédagogie de projet, de contrat ou d'autres choses encore, sans parler des militants “freinétiques”, qui sont en perte de vitesse après avoir tenu le haut du pavé pendant des années. Ces pédagogies actives sont, pour ce que j'en ai vu, inefficaces : beaucoup d'efforts pour peu de résultats. Mais elles sont dans l'air du temps : Mai 68 est passé par là aussi...
Pour couronner le tout, ceux qui auraient dû, par leurs fonctions, être vigilants sur les résultats (les Inspecteurs primaires, les Inspecteurs d'académie, les Recteurs) et sur l'utilisation des deniers publics (les ministres de l'Éducation nationale) n'ont rien fait. Ou plutôt, ils ont imposé ces divagations qui faisaient rimer pédagogie avec idéologie (relisez, si vous en avez le courage, Bourdieu, Meirieu, Foucambert et consorts).
Au milieu des années 90, las de voir se mettre en place les effets déplorables de la Loi de programmation Jospin de 89 (les Cycles, les livrets d'évaluation, les projets d'école, la fin des redoublements...), je quittais cette école ZEP car toutes ces nouveautés allaient exactement à l'inverse de ce qu'il fallait faire dans les quartiers difficiles. J'allais à l'autre bout de Marseille et de l'échelle sociale, d'abord à l'école Dromel (un CM2) et surtout à l'école Jean Mermoz (un CE2), dans le bourgeois 8e arrondissement. À ma grande satisfaction, ma méthode de travail fonctionnait aussi dans ce quartier, au grand contentement des parents qui sont pourtant parmi les plus exigeants. Les élèves progressaient, prenaient goût aux études, s'efforçaient d'obtenir de meilleurs résultats d'un trimestre sur l'autre.
En 1998, ma femme et moi avons quitté Marseille pour aller vivre à la campagne, dans le Gard. J'ai été
nommé à l'école publique de Sainte-Anastasie, une commune de 1 200 habitants située à la lisière nord de Nîmes. Depuis, j'y suis resté, enseignant aux “grands” des CM1/CM2, en compagnie de ma femme, elle aussi institutrice dans la même école, avec la classe des CE2/CM1. Depuis la Rentrée 2003, j'y assume les fonctions de Directeur d'école.
En septembre 2005, je deviens chevalier dans l'ordre des Palmes académiques.
Les problèmes que j'évoquais plus haut n'ont pas disparu, loin s'en faut. Mais aujourd'hui, des voix s'élèvent pour dénoncer cette imposture dangereuse qu'est le pédagogisme. J'ai rompu mon sentiment de solitude en ralliant au printemps 2002 l'association Reconstruire l'école. Celle-ci regroupe des enseignants de la Maternelle jusqu'à l'Université qui discutent en toute confraternité des problèmes éducatifs, ainsi que des solutions qu'il conviendrait de suggérer. Sous l'influence de Reconstruire l'école, mais aussi d'autres associations, des articles de journaux, des livres, des interventions à la télévision et sur les radios font enfin entendre la voix de la raison. Le chemin est encore long, car les échos de ces débats doivent résonner dans les couloirs de la rue de Grenelle pour que le ministère cesse de prendre systématiquement les pires des décisions.
En mars 2005, l'assemblée générale de Reconstruire l'école m'a élu administrateur. En juin 2005, j'ai accepté de rejoindre le GRIP (Groupe de réflexion interdisciplinaire sur les programmes). Avec, dans ces deux lieux de contestations et de propositions, un seul et même but : faire entendre la voix d'un maître de l'école Primaire parmi des professeurs du Secondaire ou du Supérieur.
Après avoir participé à son université d'été à Clermont-L'Hérault (34), je décide de rejoindre à l'automne 2005 le collectif Sauver les lettres (SLL), de manière à rencontrer les adhérents du Languedoc-Roussillon. L'objectif est de mieux faire connaître nos critiques et nos propositions auprès des collègues instituteurs ou professeurs qui exercent dans la région et qui sont susceptibles de nous rejoindre...
Je suis très attaché à l'école républicaine. Mon arrière-grand-père était un journalier agricole, mon
grand-père un modeste employé, mon père un agent de maîtrise, moi-même je suis instituteur et mon fils a décroché un diplôme d'ingénieur. Cette ascension sociale, nous la devons à l'école de la République et aux bons maîtres que nous avons eus, qui se sont dévoués et qui nous ont marqués pour notre vie entière.
En faisant mon métier de maître d'école, il m'arrive de penser que mes petits élèves sont les adultes de demain. Je dois leur donner le meilleur de moi-même pour leur transmettre les connaissances et les règles essentielles de la vie, pour que demain soit meilleur qu'aujourd'hui...
Bernard APPY
- le site de Bernard et Françoise Appy
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